Maël Baussand

Rouge est la couleur 

Ceci est mon sang – hic est sanguis meus.

J’ai déjà beaucoup parlé, beaucoup écrit sur cette démarche rouge qui est la mienne. Mais pas comme cela, avec une intention de genèse.

Je pense que la photographie m’a appelée, d’une certaine façon, parce que mon œil affamé, sensible aux détails, a allumé en moi une démangeaison de collectionneuse. J’ai commandé un appareil photo pour mon père à Noël, sans savoir du tout ce que j’allais en faire. De base mon médium de prédilection était plutôt le dessin. Mais je me suis mis à prendre en photo tout ce qui m’émouvait, pas de hiérarchie. Ca n’avait rien d’extraordinaire : une certaine forme de lampadaire, les cheveux roux et bouclés d’un inconnu dans le bus, des tâches d’huile dans les flaques d’eau, des reflets de ville dans le lac, ou l’ombre des cils sur une joue. J’avais un instinct, garder trace de ces choses – ça n’existe pas, un.e photographe qui n’est pas travaillé.e par le Temps. Je morcelais mes intérêt, sans rien de trop sérieux, en découpant dans le monde ce qui me captivait, grâce à ce tout petit appareil numérique (un Olympus) que j’ai usé jusqu’à la corde. Aujourd’hui encore des incursions photographiques de cette époque viennent s’incruster dans mes séries. Je prélevais des échantillons d’émotion particulière, de teintes, de formes. Je pense que mon regard s’est construit comme cela. J’avais treize ans, peut-être quatorze.

Tout a commencé comme un exorcisme, parce que saigner me faisait peur (oh, personne ne dit cela, personne ne « saigne » très fort). Parce qu’il fallait grandir, soudainement, en même temps que mille autres chagrins, et que c’était un arrachement brutal. Tout a commencé comme une blessure qui s’ouvre et se referme périodiquement. Tout a commencé comme une résistance à la violence, un contre-pied méthodique et organisé, dans un cadre semi-scolaire, seule face au phénomène – confusément, je me disais, si je peux le comprendre, je peux le maîtriser. Tout a commencé parce que j’étais persuadée, en un sens, de pouvoir être un jeune garçon et de le rester – Maël, sans elle, ni ailes. Mais le changement violent de ce corps devenu champ de bataille a engendré un besoin de me réapproprier. Qui étais-je, moi toute petite face à ce secret biologique ? Tout a commencé par un vieux démon que, depuis, j’ai su apprivoiser, un démon qui est devenu un ami, et que maintenant je ne voudrais voir partir pour rien au monde, au risque de (de peur de ?) me trouver nue.

J’ai laissé les règles me définir, oui, mais comme je l’entendais. J’ai eu la liberté du choix. La force d’une histoire.

Des images en accéléré : la panique de mon père… l’impatience de mon frère… un premier amour que je pénètre et qui se met à saigner sur mes doigts… infoutue de coller ces serviettes et de les faire tenir en place… ma meilleure amie, me tendant un tampon tout petit, et, index levé, gracieux, geste tendre, m’explique « tu ne l’enfonces que jusqu’à la deuxième phalange »… des draps et des sous-vêtements tachés… une autre amie, enfermée dans les toilettes, coincée, effrayée, emplissant la petite pièce d’une odeur de rouille… un petit objet plein de sang sur le rebord d’une baignoire. Un baiser de chevalier servant. Ma mère, inquiète, qui se demande ce qu’elle a bien pu rater pour que je sois si traumatisée par une chose si banale. Mes sœurs entre admiration et répulsion – mon empathie quand leur tour vint, sous un silence.

Tout a commencé comme un exorcisme, et cela fait maintenant près de dix ans qu’il dure. Près de dix ans de pratiques sorcières, dix ans que les règles sont l’un de mes thèmes de prédilection – aussi bien dans ma démarche artistique, photographique, que dans mes recherches académiques et développements personnels. Dix ans d’aquarelle et de fil rouge, dix ans de cheveux roux. Dix ans pour que j’éclose, parmi les coquelicots, à émouvoir et bouleverser.

Dix ans pour comprendre que si j’avais autant besoin d’en parler, c’est qu’il devait y avoir une raison. Quoi, est-ce que je ne voulais pas être une femme ? Est-ce que j’étais fatiguée d’avoir honte ? Quel était le problème ? Où est l’explication ? Qu’est-ce qui ne va pas ?

Qu’est-ce qui ne va pas ?

Mais, tout.

En commençant par : pourquoi.

Les règles ont été ma porte d’entrée vers la compréhension des problématiques et enjeux féministes. Il a fallut deviner, il a fallut comprendre et écouter, il a fallut souffrir du mépris et de la colère, il a fallut se détester. Mais ce qui était une urgence à communiquer, une nécessité d’exprimer, est devenu un engagement que je porte chaque jour, une détermination solidement ancrée – comme une épine de rose, entre la protection et la défense.

Transformé progressivement en arme dont je sais rire et me servir.