Maxime Colin Yves

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Maxime Colin Yves, Amazone, photomontage

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Maxime Colin Yves, Femme Lune, technique mixte

 

Puisque tu n'as pas peur

Maxime Colin Yves, Puisque tu n’as pas peur, feutre

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Maxime Colin Yves, dessin au feutre, 2014

 

 

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Maxime Colin Yves, Une larme, dessin au feutre, 2014


 

https://www.mcy-art.com/

 

De mes souvenirs du sang des femmes

J’étais alors un garçon, de 7 ou 8 ans peut-être. Le tampon gisait au fond de la corbeille en plastique de la petite salle de bain, au premier étage. M’étant penché au dessus pour y jeter un coton tige, je retins mon souffle en distinguant cette forme étrange de rongeur décapité. Je l’associais d’emblée à ma mère, ayant remarqué plusieurs fois cette même queue fine, glabre, blanche et longue, dépasser de ses culottes à l’entrecuisse. Ce fut, certes, un choc auquel je n’avais pas été préparé. Non pas à la vue du sang, que j’appréhendais innocemment et sans dégoût (m’étant régulièrement gratté les croûtes, avec grand appétit), mais surtout à celle de cet ustensile de toilette à la fonction d’éponge, extraite à l’extérieur du corps de ma mère par un fil ténu et toujours immaculé… Cette forme, industrielle, de coton aggloméré en fuseau, en cartouche, en verge gorgée de boursoufflures sanguines, prenait un air excessivement mystérieux, monstrueusement contre-nature, horriblement beau, expirant comme un diable au milieu de cet univers glacial de javel et de céramique. Je restais hypnotisé un long moment, à méditer sur l’identité de cet inconnu, dont je ne parvenais pas encore à qualifier l’augure – bonne, ou mauvaise. M’efforçant de comprendre la signification du tampon, reliant entre eux les éléments sang et sexe maternel, je fus subtilement transit par une sensation imaginaire de menstruation … J’eus l’illusion curieuse, et qui m’habite encore, d’une tension fragile au bas du ventre, puis d’un écoulement, tiède, entre mes jambes. Je ne me figurais pas plus de souffrance que de plaisir, mais un mouvement libérateur des entrailles, assortis de gargouillis sonores, de chatouillis moites et de crampes passagères. Je me figurais ainsi que ce sang, comme le cérumen sur mon coton tige, avait pour vocation d’être évacué, afin d’entretenir le corps dans sa vigueur première. La vision ne supposait pas à première vue de plus grand trouble psychique. Vérifiant, en tête à tête auprès de ma mère, son bon état de santé, je n’appris rien de plus que ce que je m’étais d’abord imaginé. Ce que j’appris de nouveau, peut être, du ton secret et attentif qu’elle emprunta pour se confier, fut qu’il s’agissait là d’une chose délicate, que je n’aborderais pas en public, pas plus que le cérumen ou le caca, sans risquer d’être tu par mon père ou de déclencher les soubresauts hilares de mes chers aînés et de mes petits camarades d’école. Ce ne fut pas avant mes 13 ans, à l’école et dans les manuels de biologie, que je revins sur ma première expérience et étudiais scientifiquement la puberté, la procréation, la sécrétion des hormones par les glandes, la spermatogenèse et la menstruation. Tout se passa, jusqu’à cet âge relativement avancé, de sorte que je n’étudiais le phénomène que par le prisme de la médecine. Cela me permit de comprendre la fonction nécessaire des menstruations, sans en saisir pour autant la signification culturelle, qu’un enseignement historique ou littéraire seul aurait pu dispenser. Tout cela restait tabou, dans le cadre institutionnel – c’est à dire hors de portée d’un dialogue de fond et d’une pensée critique. J’assistais plus tard à un cours exceptionnel de sensibilisation aux contraceptifs, au cours duquel une femme d’âge avancé nous détaillait la composition du sexe féminin – à l’aide des mêmes schémas de coupe qu’en biologie. Il y avait des garçons et des filles et je n’ai pas souvenir que les menstruations aient été évoquées, ce jour là. Pas plus que la question du plaisir sexuel: du clitoris ou du point G, comme si ces derniers coulaient de source… Tout ça se passait en France, dans les années 2000. La menstruation devait par conséquent demeurer, dans mon esprit, comme une période d’indisposition de la femme à la procréation et à l’acte sexuel – comme au plaisir.  Ma première petite amie, baptisée, confirmée et issue d’une bonne famille bourgeoise, ne pensait pas autrement. Les notions de procréation, de propreté et de santé, liées au premier souvenir du tampon dans la salle de bain, puis aux cours de biologie qui me furent dispensés au collège, ont aliéné et instrumentalisé pendant longtemps la sensation primale de menstruation, étrangement excitante, que la seule image du sang s’écoulant du sexe m’avait – assez fidèlement il me semble – suggéré. J’aurais saisit intuitivement, sans l’entremise de ces prismes fallacieux, la menstruation comme un simple écoulement, sans y apposer de jugements négatifs. Mais le cadre hygiéniste de ma découverte et les discours chargés de non dits ont progressivement conditionné mon approche, d’abord claire et distincte, en traumatisme, fondé par l’ignorance – et fondateur d’une névrose. Le tabou religieux, assimilé par la République, a imposé à mon excitation sensuelle génitale, innocente et incontrôlée, un motif pseudo rationnel de modération des sens et du plaisir, dans le cas du contact avec les menstruations. Il y a fort à parier que mon attitude auprès des femmes ait été très fortement influencée par de tels préjugés, à l’intérieur et par delà leurs périodes menstruelles. De quelle hypocrite et stérile mièvrerie hommes et femmes se rendent ils complices, lorsqu’ils prétendent en chœur à la sainte pureté et se rendent ainsi coupables d’impiété pour ce qu’ils sont naturellement, sous le joug de la crainte, absurde et archaïque, du jugement de Dieu? Par la suite, éveillé au cours de mes études à la théorie du genre et orienté par des mains plus expertes et des esprits plus libres, je me suis réapproprié le signe de la menstruation ; non plus comme un sang négatif – c’est à dire le symbole d’un interdit et d’une nécessaire abomination – mais comme le moment d’un rapport sexuel aussi ludique que n’importe quel autre, dénué d’ordre et d’hygiène – et que rien ne guide, si ce n’est le plaisir. J’ai touché le sexe saignant des jeunes filles, puis des jeunes femmes, avec de moins en moins d’appréhension et de retenue. Caresser, tremper, peindre avec ce sang sur les rondeurs et les creux des corps me procurait d’autant plus de plaisir, que je sentais l’interdit bannit et pourchassé hors de moi. Plus j’allais chercher le sang dans le sexe, plus je l’étalais sur les membres attendris, plus je m’en abreuvais goulument, plus il me semblait libérer la volupté joyeuse où mon amante et moi nous en allions, à l’écart de l’ombre, impuissante et frigide, du mensonge de l’Homme. Au cours de mes rapports sexuels menstrués et à mesure que j’y repoussais les limites de la bienséance, je retrouvais l’approche empathique et innocente de la menstruation. Ces rapports, soi disant contre-nature, ont contribué à abolir dans mon esprit la fonction procréatrice des femmes et à nous réunir dans un espace transitoire, où le jeu avec l’excrémentiel rejoint l’épanouissement des sens et la libération des mœurs – où les barrières sont rompues, les idées circulent allègrement et les rôles sexués deviennent interchangeables. Bien que cela se puisse, et que j’aurais préféré ravir un peu ces cœurs de pierre asséchés par la vie, je ne cherche pas à outrer par ces propos l’entendement des plus réfractaires aux jouissances de ce bas monde. Je fais part d’un cheminement, de l’intuition vers la conscience en passant par le préjugé, d’une approche que des siècles de patriarcat monothéiste ont proscrit. Si je provoque quelque chose, ce n’est jamais que l’errection d’une innocence primale, légitime, et l’acquittement de corps qu’on avait enfermés jusqu’ici dans la cage odieuse du dogme épiscopal. Des individus conservateurs, au pouvoir dans certaines régions du monde, me jetteraient au cachot sans procès pour défendre publiquement une telle proposition. Il me parait d’autant plus crucial de ne pas la taire, mais de l’exprimer. L’essentiel de mon expérience du sang des femmes est exprimé dans ces quelques lignes: qu’il existe la croyance aveugle et misogyne en un interdit, irresponsable, introduit et maintenu par le joug violent des plus antiques potentats. La question de savoir pourquoi la menstruation et plus généralement le contact avec le sang peut être problématique me paraît être du ressort de la science, pas du mien, mon devoir d’artiste étant, il me semble, de créer les conditions d’une réunion des corps et des esprits qu’un sophisme a d’abord séparés, artificiellement, à des fins injustes. La quête du sang des femmes est donc une quête de la vérité. Ni les femmes, ni les hommes n’avons à souffrir de notre condition physique nécessaire en martyrs. Nous devons en être maîtres conscients et non les esclaves inassumés. Ce n’est pas, enfin, de l’oubli – impossible – des modèles culturels dégradant pour notre intégrité qu’il s’agit, mais au contraire de leur apprentissage et de leur transgression, par la voie d’un jeu sensuel et décomplexé. Il s’agit de défier un signe en conjurant, par de multiples orgasmes, l’aliénation de nos potentialités et de notre clémente prédisposition à jouir sans la moindre culpabilité. Il s’agit du sexe, non plus comme contrainte, mais d’un art et d’un corps à nous réapproprier.  MCY