Alfonsina Bellio

Nice to eat you!

Que le corps des femmes représente, presque partout et toujours, un élément symbolique et mythopoïétique primordial, c’est un fait. Véritable machineà penser, au centre de remarquables enjeux sociaux, politiques, artistiques,c’est par cet élément du désir et de la crainte que chaque société a véhiculé à sa manière ses propres contenus culturels. Pays des merveilles et territoire de l’inquiétante altérité à la fois, floraison ou sécheresse, intime silence et parole de chair, le féminin dans sa dimension corporelle devient aussi excellente machine à…déguster. Farine cosmique, pâte souple à pétrir et faire lever,croissant lunaire, coupe accueillante, four à pain, matière métaphorique, ce corps révèle son attitude alimentaire, parfois centrale dans les rituels religieux, offrande et moyen de communication privilégié entre les mondes,porte de passage pour les au-delà de quelque façon qu’ils soient représentés,seuil entre la terre, les cieux et les enfers. Les variantes féminines évoquent tout un héritage spécifique de la pâtisserie et panification anthropomorphes, que le folklore euro-méditerranéen a pétri et épicé pendant ses fêtes traditionnelles reliant les humains aux figures divines. À titre d’exemple, focalisons notre attention sur un centre jadisidéal de la Méditerranée, cet espace terraqué entre la Calabre et la Sicile, àla vivace effervescence géotectonique, que le mythe peupla d’étranges figuresd’un féminin ambigu, séduisant et mortifère à la fois. Ce n’est un mystère pourpersonne que le détroit qui sépare et unit les deux régions hébergea Scylla,exemplum ovidien de libido féminine, transformée en oiseau marin à cause desonamour sans retour pour Minos, qui la poussa à trahir son propre père.Néréide de grande beauté selon d’autres versions du mythe, amoureuse et aimée par Glaucos, elle fut victime de la jalousie de Circé qui en provoqua la métamorphose en monstre terrifiant entouré de chiens voraces:voracité alimentaire et sexuelle associées, dans de nombreux contextes socioculturels, à l’imaginaire autour du chien et de toute figuration de la marge, dont le féminin partage le status. Dans ces mêmes régions on retrouve différentes pratiques folkloriques issues de matrices agro-pastorale associées,dans une interprétation locale et cultivée, au mythe de Déméter et Perséphone: encore un féminin en fleur flottant entre terre et enfers. Lapâtisserie traditionnelle abonde ici de délicieux exemples anthropomorphesféminins, comme les minne di Sant’Agata, “seins de Sainte Agathe”,petits dômes de pâte brisée fourrés de crème à la ricotta, nappés d’un glaçagecandide et onctueux, surmontés d’une voluptueuse cerise confite. En France, latradition provençale aussi offre des pains de la Saint-Agathe en forme deseins. À Catane et dans toute la Sicile, on enseignait aux jeunes filles àpréparer et offrir en paire ces minne le 5 février, pour la fête de la sainte,belle pucelle martyre qui eut les seins arrachés s’étantrefusée à Quintien,proconsul de Sicile. De l’autre côté du détroit, en terre grecque, sur l’île linguistiquement hellénophone de Calabre, on trouve d’exquis angute ou ‘ngute, gâteaux anthropomorphes préparés pour Pâques, sous les traits d’une fille portant un oeuf dur dans son sein, ce détail en lui-même porteur de toute une symbolique. Partout dans la région on prépare des gâteaux en forme humaine,mais à Bova on ne trouve que la forme féminine et cela est à souligner dans unvillage où la culture paysanne allait plus loin. Le Dimanche des Rameaux onporte en procession pour la bénédiction sur le parvis de l’église les pupazze,de jolies figures féminines réalisées en branches d’olivier et décorées avecdesrubans colorés, des dentelles et des prémices de saisons, telles que fèves,pois, figues de Barbarie,marguerites et d’autres fleurs champêtres. Les jeunesfiancés offraient la pupazza à la fille promise qui, de son côté, réalisait pour le bien-aimé la ‘nguta en forme decouronne, dans un rituel instituant aussi une analogie avec le printemps comme saison frontalière de la vie. On trouve encore dans le sud italien des pains etdes gâteaux festifs reproduisant des membres ou des êtres, humains ousurnaturels, des “os des morts” aux “barbes” et”mains” des saints, “seins” des saintes, parfois offertssur les autels et partagés à la fin de la cérémonie. Les humains, les saints,les morts, les dieux dialoguent au moyen d’offrandes alimentaires, se mangeantréciproquement dans des formes de théophagie, anthropophagie et incorporationsymboliques. Pupazze à Bova, procession du Dimanche des Rameaux 2010.  Voir A. Bellio, All’ombra delle pupazze infiore. Antropologia di un rito nella Calabria grecanica, Kurumuni, Lecce, 2010. Quand il s’agit du féminin donné à manger en formecérémonielle, que ce soient ses fluides silencieux – le sang et le lait – soitsa chair, le processus de métaphorisation se voile de nuances ambigües,envoutantes et inquiétantes. Je pense, pour rester dans la proximitégéoculturelle des rites cités tout à l’heure, aux pages de Le Christ s’estarrêté à Eboli de Carlo Levi et à ce secret du sang menstruel que les femmesd’Aliano lui donnaient à boire dans leurs philtres d’amour, qui peut-êtrel’ouvra enfin à ce monde de l’altérité. Ce bref aperçu pourrait bien sûrplonger toute gourmandise anthropomorphe ou anthropophage dans les facettes les plus gaies de la créativité culinaire métaphorisante, mais on veut laisser au lecteur le plaisir de découvrir au fil de ses propres intérêts ou mieux de ses propres papilles!