Histoire d’Elles

Cette rubrique souhaite donner la parole aux femmes pour que leurs vies soient source d’inspiration, de motivation, un soutien pour nous toutes. Sous la forme d’échanges, d’interviews et de dialogues, nos invitées se racontent, se dévoilent autour d’un café. Elles nous livrent leurs expériences de femmes assumant toute la merveilleuse complexité physique, psychique et hormonale qu’est l’être femme. Des femmes engagées, des femmes qui ont renoncé à se masculiniser pour pouvoir faire partie intégrante de notre monde, pour légitimer leurs actions. Cet espace reprend le nom d’un journal féministe parisien, Histoire d’elles, édité entre mars 1970 et 1980 : un hommage à leurs écrits qui nous ont tant fait avancer.


received_1935377410078862

A ma manière ! Conversation avec Elise Thiébaut

J’ai rencontré Elise Thiébaut  devant un doux café à une terrasse donnant sur la place de mairie de Montreuil. Nous avons bavardé pendant longtemps. Je n’ai pas cessé de pencher vers ses lèvres, inspirée par ses histoires et ses combats. Comme d’habitude devant ces femmes passionnantes, je brûlais d’envie d’écouter et d’apprendre par ses mots dont une partie je les partage avec vous ci-dessous.

Autrice de Ceci est mon sang, Elise Thiébaut est journaliste et écrivaine. Elle a écrit des nouvelles (Le Guide pratique de l’apocalypse) et des spectacles de feux d’artifices, et elle est l’auteure des panneaux qui racontent l’histoire des stations dans le métro. Elle a un blog sur Médiapart et collabore à plusieurs sites : 7×7.press et L’Autre quotidien.

Cristina Catalano : C’est quoi pour toi vivre les « menstruations» ?
Elise Thiébaut : Les menstruations, leur histoire à travers les siècles, sont intimement liées à la condition des femmes. Elles sont à la base de notre culture, et même de notre humanité. A titre personnel, je considère le moment des menstruations comme une occasion de s’accorder un petit instant magique avec soi-même. Hélas, j’ai rarement profité de ces moments car les règles étaient souvent pour moi douloureuses, et je ne m’autorisais pas à me dire que j’étais bien ou que je pouvais l’être. D’ailleurs je ne m’autorisais même pas à penser à mes règles. C’était la vie d’une femme de ma génération. Mais malgré les migraines, les crampes, les douleurs, il m’est arrivé plusieurs fois dans ma vie de femme menstruée de ressentir une grande inspiration, une plus grande créativité pendant mes règles.

Cristina Catalano : De plus en plus d’artistes, écrivaines, blogueuses contribuent à faire tomber le tabou sur les règles. A travers leurs projets, il semble que nous sommes dans un moment très propice pour la revendication d’un cycle sans honte. As-tu des regrets aujourd’hui par rapport à la façon dont tu as pu vivre ta vie de femme menstruée ?
Elise Thiébaut : J’ai été très en colère dans ma vie et pendant longtemps cette rage, je l’ai dirigée sur la façon dont la médecine m’avait traitée comme femme et être humaine, notamment à cause de mon endométriose et de mes difficultés à concevoir un enfant. Toutefois, arrivée à la ménopause, j’ai compris que cette colère m’avait pris beaucoup d’énergie. Ce passage a été l’occasion d’une transformation intime qui a atténué, apaisé mes tourments, et libéré mon énergie créatrice.

Cristina Catalano : Qu’est-ce qui t’a poussé à écrire ton livre Ceci est mon sang ?
Elise Thiébaut : A travers Ceci est mon sang, j’ai voulu raconter quarante ans de la vie d’une femme menstruée tout en me penchant sur les presque quarante siècles de l’histoire des règles. Ce livre est la rencontre entre l’histoire d’un tabou et ma vie de femme. J’ai voulu en faire un outil de compréhension utile aussi bien à moi-même qu’à d’autres personnes, pour qu’elles puissent refaire elles-mêmes ce chemin.

Cristina Catalano : Comment ?
Elise Thiébaut : Je voulais donner aux femmes mais aussi aux hommes la liberté de se regarder autrement à travers une autre vision des règles. C’était un acte de bienveillance car je désirais renforcer la confiance en soi de celles qui me lisaient. Je voulais aussi mettre en lumière, à travers le sang menstruel et la culture qui lui est liée, le pouvoir que les femmes ont eu dans l’histoire il y a longtemps. C’est pourquoi, j’ai construit Ceci est mon sang de manière telle que chaque nouvel élément d’information sur la menstruation, puisse faire écho, puisse amener les femmes à se réapproprier leur histoire… Et c’est aussi pour ça que j’ai choisi l’humour : à la fois pour créer et pour abolir la distance vis-à-vis de ce tabou.

Cristina Catalano : Tu as décidé d’écrire cette histoire au moment de ta ménopause…
Elise Thiébaut : À l’arrivée de ma ménopause j’ai ressenti une pression se relâcher. J’ai peut-être aussi fait le point sur plusieurs choses, après un long travail sur moi-même. Et puis cela signifiait la fin de l’endométriose, dont j’ai souffert longtemps. Et cette ménopause, j’ai eu la chance de la traverser alors que j’avais retrouvé l’amour de ma vie, que j’avais connu à 17 ans…

Cristina Catalano : C’est merveilleux !
Elise Thiébaut : En fait, ma vie s’est constamment améliorée au fur à mesure que je vieillissais. Je n’ai jamais eu le sentiment de la légèreté de l’enfance : l’audace, l’insouciance de la jeunesse, la plénitude et la liberté, tout ceci est venu avec l’âge. Ensuite, j’ai eu la « chance » de me retrouver au chômage ! Et comme souvent dans la vie, ce changement m’a donné la liberté de me dédier à mes projets, comme ouvrir un blog et me mettre à écrire pour de bon, sans répondre à une commande.

Cristina Catalano : Crois-tu que le fait d’être « née femme » a eu un lien dans ta difficulté à ressentir la légèreté ?
Elise Thiébaut : Absolument. En 1965, ma mère avait encore besoin de l’autorisation de son mari pour pouvoir travailler. Avant Ceci est mon sang, j’avais un projet appelé Je ne suis pas l’avenir des hommes, depuis ce fameux vers d’Aragon « les femmes sont l’avenir des hommes ». Ceci est la pire assignation qu’on puisse me faire : je crois que les femmes doivent être avant tout l’avenir d’elles-mêmes, et non pas celui de quelqu’un d’autre ! Je ne sais pas ce que je ferai de ce projet. Je crois qu’il ne verra jamais le jour !

Cristina Catalano : Si le tabou des menstruations commence être questionné, celui sur la ménopause est loin d’être dépassé. C’est une étape de la vie d’une femme encore trop vécue avec honte, silence et culpabilité.
Elise Thiébaut : (Elle rit). Sincèrement, ce n’est pas ce que je ressens. Je ne suis pas en guerre avec mon âge, au contraire. C’est justement au moment de la ménopause que je me suis rendu compte de tout ce que j’avais vécu quand j’avais mes règles, sans y faire attention, sans prendre soin de moi, avec toute cette honte intériorisée. Je me suis dit « comment ai-je pu passer à côté pendant si longtemps !? ».

Cristina Catalano : Une femme écrivaine, qui parle des menstruations : comment c’était mener ce projet ?
Elise Thiébaut : Personnellement, j’ai passé mon temps à devoir tenir tête aux personnes qui avaient le pouvoir : des hommes. A mon époque, ils nous regardaient de haut, nous expliquaient la vie, me disaient quoi et comment écrire, ils justifiaient mon salaire plus bas…

Cristina Catalano : Avec quelles justifications ?
Elise Thiébaut : Par exemple ils disaient que j’étais plus jeune, que mes collègues hommes avaient une famille à charge… Je me rappelle avoir proposé à plusieurs éditeurs ou rédacteurs en chef des projets en lien avec les droits des femmes et à chaque fois je devais faire face à un homme qui me questionnait sur ma légitimité. Puis si le projet voyait le jour… c’était un homme qui le réalisait. J’ai eu beaucoup de mal à accepter cette situation et je refusais de jouer la carte de la séduction pour obtenir ce que je désirais. Toutefois, je dois admettre avoir souffert de celle que j’appelle la maladie des femmes : le sentiment de ne pas être légitime. C’est aussi pour cette raison que j’ai laissé tomber un jour et j’ai cessé de vouloir être publiée, sinon pour des textes de commande. Pour Ceci est mon sang j’ai été contactée par une jeune éditrice qui avait apprécié mon blog.

Cristina Catalano : Aujourd’hui, que veut dire pour toi être féministe ? Te revendiques-tu féministe ?
Elise Thiébaut : En fait, je me suis sentie profondément féministe le jour où j’ai eu ma fille. A ce moment, j’ai compris l’urgence et l’importance de définir ma liberté et la sienne : je me suis dit qu’il fallait partir au combat ! J’avais fait « ce qu’on attendait de moi » : le mariage, la maternité. Parfois se reposer dans la norme peut être aussi l’opportunité de construire ses armes. Et c’est seulement à la maturité que je me suis donné les moyens de faire enfin les choses à ma manière ! Mais là encore, il m’a fallu un certain temps pour m’autoriser le chemin de ma liberté, et même le droit de réussir. L’inspiration, l’ambition, ce sont des choses qui sont mal acceptées dans la famille, dans le couple pour une femme. Ce n’était pas facile non plus d’être mère, même si je l’avais ardemment désiré, et je n’étais pas très douée. Il m’a fallu du temps pour pouvoir m’affirmer sans me sentir coupable. Et quand c’est arrivé, notamment grâce à cet amour retrouvé, dans une relation qui était vraiment hors des carcans, tout est devenu plus fluide. J’avais l’espace pour enfin me réaliser.

Cristina Catalano : Tu as pu t’autoriser ta chambre à toi !

Propos recueillis par Cristina Catalano


Nous rendre visibles

visuelcyc

Ce nouvel épisode D’Elles racontent donne la parole à Fanny Godebarge. Rencontrée une première fois lors de la présentation du livre d’Elise Thibault « Ceci est mon sang » à la Maison de femmes de Montreuil, j’ai voulu échanger avec elle pour donner voix à cette femme qui contribue, avec Clean Your Cup et les projets qui lui sont liés, à la prise de conscience de notre être femme. Son initiative Clean Your Cup sensibilise les femmes à l’utilisation de la coupe menstruelle, l’acceptation de nos corps de femme et de son sang.

Cristina Catalano : Il y a quelques mois tu as créé le concept Clean Your Cup, Pourrais-tu nous raconter en quoi consiste cette initiative ?
Fanny Godebarge : J’ai créé Clean Your Cup à la fin du 2016. Il s’agit d’une plateforme qui regroupe les espaces cupsafe dans le monde, c’est à dire les endroits publics (bars, resto, cinémas…) qui offrent à leurs consommatrices un robinet dans la cabine des toilettes pour pouvoir rincer sa cup à  l’abri des regards.

C. C. : Qu’est-ce qui t’as motivé à créer Clean Your Cup ?
F. G. : J’ai vendu des cups pendant un an et demi. Pendant cette période beaucoup de mes clientes étaient réticentes à l’utiliser : elles étaient perplexes quant à son emploi à l’extérieur. Elles craignaient ne pas pouvoir trouver des endroits appropriés pour le nettoyage. En réalité, la cup peut contenir beaucoup de sang, beaucoup plus qu’un tampon ou une serviette hygiénique. On peut la changer après 8/10 heures et parfois elle n’est même pas complètement pleine. Toutefois, notamment les premiers deux jours du cycle, il peut être nécessaire de la vider plus souvent. Fin décembre 2016, j’ai démarré concrètement le projet aussi suite à un problème pratique que j’ai moi-même vécue: j’étais dans le métro et j’ai senti le besoin de changer ma cup. Je la sentais déborder. Je suis alors rentrée dans un bar, puis me suis aperçue qu’il était cupsafe. Déclic ! Je me suis dit qu’avoir une liste d’endroits Cup safe serait très pratique. Au-delà de ça, je cherchais depuis un moment un moyen pour sensibiliser les gens à la coupe menstruelle mais aussi une façon ludique de pouvoir parler des règles plus facilement.

C. C. : Concrètement, comment tu as conçu Clean Your Cup ?
F. G. : D’abord, j’ai commencé à référencer des lieux cupsafe juste pour moi. Ensuite, j’en ai parlé autour de moi. Tout le mois de janvier 2017 j’ai travaillé sur le site internet pour le contenu et l’interface : le 8 février Clean Your Cup était prêt.

C. C. : Comment sensibilises-tu les lieux publics pour qu’ils s’associent à Clean Your Cup ? Puisque ton projet s’adresse aux utilisatrices des cups ainsi que aux propriétaires d’endroits publics. N’est-ce pas ?
F. G. : Initialement, j’ai envisagé Clean Your Cup  tel un projet pirate : ce sont des ambassadrices, qui me sollicitent via les réseaux sociaux et auxquelles j’envoie des stickers et qui les collent elle-mêmes dans les toilettes Cup safe. Avec cette initiative, un des objectifs est la démocratisation de la cup. Je souhaite sensibiliser le plus de femmes possible à son utilisation, voilà le cœur de mon projet. Grâce aux stickers, l’objet est rendu visible dans les toilettes, les personnes menstrues et les autres sont alors interpellées : le stickers est assez voyant (rouge et blanc). J’espère ainsi pouvoir sensibiliser un maximum de personnes ! Et en convertir certaines bien sûr.
Assez rapidement, j’ai été contacté par des propriétaires d’établissement qui souhaitent assumées le sticker et le coller sur leur devanture de commerce. C’est un nouveau tournant qu’a pris le projet : maintenant, je pense à démarcher les établissements cupsafe afin de les sensibiliser au projet. Et c’est du boulot ! Tout le monde n’est pas prêt à parler de règles aussi facilement. Quand ils sont intéressés par l’initiative, je leur envoies des stickers pour leur commerce et pour qu’il montre l’exemple aux voisins !

C. C. : Comment te finances-tu ?
F. G. : Je cherche justement des financements car le projet est complètement à ma charge. Les stickers sont gratuits pour les ambassadrices tout comme les envois postaux. Je me fais connaitre à travers Facebook et Instagram Clean Your Cup. Mais depuis peu, J’invite tout le monde à soutenir l’initiative en participant à la cagnotte Tipeee!

C. C. : A ton avis, quels sont les avantages de la cup menstruel pour nous femmes ?
F. G. : La coupe menstruelle est en silicone médicale neutre et réutilisable. Il y a donc plusieurs avantages à l’adopter. Contrairement aux tampons, elles ne contiennent pas de produits chimiques et ne sont donc pas nocives pour la santé (cf. la composition mystérieuse des tampons contenant de la javel et des perturbateurs endocriniens). Une coupe menstruelle peut se garder une dizaine d’année, c’est donc une alternative beaucoup plus écologique que les tampons ou serviettes jetables. Finis la production de déchets liée aux menstruations ! Et de fait, c’est aussi économique puisqu’une coupe menstruelle coûte en moyenne 30 euros et on la garde plusieurs années.

C. C. : Complètement d’accord avec toi. Et quelle révolution ! J’ai commencé à utiliser la cup menstruel grâce à ma belle-sœur Chiara. Elle m’en a parlé et me l’a offerte. C’est souvent important de lier nos changements d’habitude à l’affectif. Je lui ai fait confiance, et aujourd’hui j’en parle à mes copines et je leur offre une pour les anniversaires : peut-être le passage à la cup se fera plus facilement, grâce à la confiance.   
F. G. : Je l’utilise depuis quatre ans. J’ai découvert la cup quand j’étais au Québec : tout le monde là-bas l’utilisait. Moi, j’avais 26 ans et je ne connaissais pas du tout ! J’ai été curieuse toute de suite et j’ai voulu l’essayer au plus vite. J’en ai acheté une dans un magasin bio : j’ai tout de suite adhérée ! J’ai eu un déclic car à cette époque je n’avais jamais remis en questions le rapport à mon cycle. La cup a été un déclic dans plein de choses dans ma vie en rapport à ma sexualité, mon corps, mes menstruations : j’ai eu l’impression de me réapproprier mon corps et ses secrétions. Les bienfaits de la cup sont venus très rapidement : argent, environnement, santé, conscience de soi-même. Les tampons assèchent totalement le vagin, c’est malsain. C’est pour cela que la cup a changé mon rapport à la sexualité grâce à une prise de conscience des secrétions et des besoins de mon vagin…

C. C. : Je te comprends totalement. D’ailleurs, récemment France Télévision a sorti un documentaire sur la dangerosité des tampons. L’as-tu vu ? Avant de le regarder, j’avoue avoir parfois alterné la cup avec des tampons ou des serviettes hygiéniques. Après avoir vu le documentaire, j’ai complètement arrêté et depuis, je ne cesse pas d’en parler autour de moi pour sensibiliser d’autres femmes. Et par rapport à ce que tu dis, sur la prise de conscience de son corps, il y a dans le documentaire une partie qui m’a particulièrement touchée : le lien entre le tampon et la honte liée aux menstruations. Le tampon agit comme si notre cycle n’existait pas, il n’y a plus d’écoulement de sang (et déjà cela est tellement à l’envers de notre corps, de la nature des choses…). Dans les publicités tout est blanc, comme si le tampon pouvait nous redonner cette pureté (c’est encore une fois le cliché de la femme pure, hélas) que les menstruations nous ôtent. Dans ce sens, à travers les médias notamment, le tampon devient encore tellement misogyne. Le tampon a été une libération pour la femme, c’est d’une certaine manière un grand progrès, et au même temps, il a été instrumentalisé pour faire disparaitre les règles, les effacer du corps de la femme. Je me demande dans quelle mesure le tampon fait justement partie du tabou lié aux menstruations.
F. G. : Exactement. Je pense sincèrement que la cup participe à une libération des tabous liés aux menstruations.

C. C. : Pour moi la cup a été le bon  compromis entre progrès et liberté, puis le respect de mon corps, de ma féminité, de la nature : je peux accueillir ce sang qui a le droit de couler de moi tout en menant la vie que je veux.
F. G. : Avec le cup l’émancipation devient visible. Il y a bien un moment où il faut se confronter à notre propre corporalité pour se sentir bien, libre et sans en avoir peur ou se sentir sale.

C. C. : J’ai été souvent confronté à des femmes réticentes à la cup car pour elles, toucher ou regarder son propre sang c’est sale et dégoutant. Quelles réactions négatives as-tu pu avoir sur la cup quand tu la vendais ?
F. G. : Quand j’entends ça j’essaie de réfléchir à comment j’étais avant de porter la cup. Je me demande si pour moi aussi c’était gênant.
On nous apprend, depuis le plus jeune âge qu’il ne faut pas parler des règles, que ça nous concerne et qu’on se débrouille ! Il y a aussi la question de la douleur. Personnellement, j’ai pas mal souffert de mes règles et avec la cup, j’ai l’impression que la douleur s’estompe un peu…

C. C. : Peut-être grâce à cette nouvelle prise de conscience de ton corps…
F. G. : Exactement. Je crois qu’à force d’en parler nous allons libérer les esprits et les corps. J’ai eu mes règles à 11 ans et je n’en savais rien. J’étais la première de mes amies, ma mère ne m’avait rien dit à propos, personne l’avait fait. Je me suis trouvée complètement désabusée. Puisque nous n’en parlons pas assez, il y a alors un tabou qui se génère avec nous-mêmes.

C. C. : Personnellement, je me sens beaucoup plus à l’aise à 32 ans qu’avant. Par exemple, avant je culpabilisais pas mal si je ne pouvais pas tout faire quand j’avais mes menstruations. Aujourd’hui, je m’accorde sans complexe, dans une vraie harmonie avec moi-même, ces moments de pauses dont j’ai besoin. C’est peut-être l’envie d’honorer mon moment de féminité, qui m’appartient.
F. G. : Je crois qu’il faut qu’on reprenne un peu le dessus sur nos règles. Ne pas se laisser aller à quelque chose de négatif et pourvoir s’écouter ! Et pour toi, c’était comment la première fois que tu as eu ton cycle ?

C. C. : c’était la première année de collège, donc je devais avoir comme toi 11 ans. Ce fut horrible car j’avais honte. Dans ma famille, on n’en parlait qu’avec des synonymes, on ne prononçait jamais le mot menstruation. Je me rappelle d’un jour d’été où ma mère et mon père sortirent brutalement l’argument en disant quelque chose comme : «…si tu as mal au ventre, ça va être pour bientôt… tu vas avoir tes règles.. ». Ils l’avaient dit tellement vite et rudement que j’avais éprouvé une grande honte.
F. G. : au moins vous en parliez dans ta famille !

C. C. : Oui, mais comme d’un évènement tragique : j’étais  terrorisée par le fait d’avoir mes règles. Et puis, ce jour est arrivé. J’ai pleuré ! J’étais en vacance à Palerme, pour les fêtes de Noel. Dans ma famille, tout s’est arrêté pour l’occasion ! Ils ont organisé un grand diner de famille, tout le monde était au courant : ce fut l’horreur. De plus, j’ai vécu ce moment comme la fin de mon enfance et je ne me sentais pas du tout prête pour cela. Tout le monde me répétait que finalement j’étais une femme, mais moi, je voulais encore jouer avec mes poupées. Je me rappelle avoir demandé à ma mère en pleurant, ce jour-là, de m’offrir une poupée car je ne voulais pas être une femme. Finalement, les hormones ont fait leur travail : je n’ai plus du tout eu envie de jouer! (je ris). Ce jour-là nous sommes allées avec ma mère, ma tante et ma grand-mère pour m’acheter des serviettes à la pharmacie, des culottes spéciales : quel enfer pour moi ! J’ai eu l’impression de me retrouver au milieu de la fête de la fertilité (je ris) ! Mon intimité n’a pas du tout été respectée, je n’étais pas préparée à vivre toute cette célébration le jour d’un si grand changement pour moi. Je me rappelle encore de mon oncle, que j’adore, il fut tellement maladroit : il me faisait des blagues. Il m’a dit quelque chose qui me hante encore : « j’ai su que une souris rouge était passée aujourd’hui ! ». Quel embarras!!!
Le choc était intensifié par la peur d’avoir perdu mon enfance. Tu as raison quand tu dis que nous ne sommes pas assez bien préparées par l’arrivée de nos menstruations.
F. G. : On peut ne pas en parler ou en parler mal ! Parfois, en famille, il y a une manière de converser sur les règles entre le tabou et la moquerie.
C’est super intéressant ton expérience ! Je viens juste de lancer un projet qui s’appelle « Premières règles » : je récolte des témoignages sur l’arrivée du cycle. J’aimerais bien pouvoir retranscrire ton récit !

C. C. : Avec plaisir ! Quel serait ta proposition pour qu’on soit plus informé sur notre cycle ?
F. G. : Avec mon projet « Premières règles » j’essaie de réfléchir à un dispositif pour les scolaires, notamment des collèges. Je voudrais créer un projet de sensibilisation et d’éducation qui s’adresse à la fois aux parents, aux élèves (garçons et filles) et au personnel éducatif. J’imagine un travail par groupe de 4/5 élèves, avec des mises en situations et des ateliers pratiques. Cela limiterait aussi la moquerie autour des règles, toujours si présente à l’école. Je me rappelle encore la peur de la tache de sang sur le pantalon : et alors !?

C. C. : Peut-être cela nous aiderait aussi à dépasser la mortification et la peur du corps. Les menstruations font parties intégrantes de la honte du corps, qu’on stigmatise, qu’il faut cacher !
F. G. : C’est clair. Aborder les menstruations comme quelque chose de sain c’est le premier par vers une acceptation totale du corps : les poils, les seins, la sexualité…

C. C. : Et les orgasmes et notre plaisir féminin. Un autre tabou ! J’ai découvert l’orgasme et le plaisir de la masturbation beaucoup de temps après mon premier rapport sexuel, seulement à l’âge de 20 ans. Et ce fut par hasard. Tout ceci est incroyable !
F. G. : La masturbation et l’orgasme féminin, il faut en parler, autour de nous, pour rompre avec ce tabou. Personnellement, j’ai eu un rapport très difficile à mon plaisir. Il faut dire aussi que quand j’ai eu mes règles pour la première fois j’étais en train de me toucher. J’ai alors vu du sang et j’ai eu très peur. Je me souviens aussi avoir été saisi par la honte : ce fut très difficile. Ensuite, j’ai très mal vécu mon adolescence : j’étais trop grande, trop formée. Et j’ai trouvé tout cela si injuste : on passe toutes par ces étapes, pourquoi tout ce qui concerne le corps des femmes doit être toujours si placardé !? Et parfois j’ai l’impression que pour les garçons le passage entre enfance et adolescence se fait plus en douceur.

C. C. : Par exemple, j’ai su beaucoup plus grande comment les garçons devenaient adolescents. Je n’étais pas du tout au courant de cela alors que j’ai un frère de 14 mois de moins que moi. Je pense que pour les hommes aussi ce passage est très difficile, et,en même temps, la société véhicule des images d’hommes très viriles, très fort auxquels il faut ressembler. Pour les femmes, au contraire, c’est l’image de la honte. Difficile d’accepter cette diversité, surtout quand on est très jeunes !
F. G. : C’est aussi pour cela que j’ai hâte de commencer mon projet dans les écoles. Je cherche notamment quelqu’un qui travaille dans un collège pour faire une étude de terrain, pour comprendre comment les jeunes et les enfants interagissent à ce sujet.

C. C. : Que veut dire pour toi, aujourd’hui, être féministe?
F. G. : Je me revendique moi-même féministe. Plus globalement, pour moi être féministe veut dire rendre les minorités visible : c’est aussi pour cela que j’ai créé Clean Your Cup. J’ai toujours vécue dans des grandes villes  où les espaces publics sont monopolisés par les hommes (rue, médias, travail…)  Je me suis dit qu’avec des petites actions, les femmes et toutes minorités peuvent se rendre plus visibles. C’est difficile, je sais, et c’est pour cela qu’il s’agit d’un combat de tous les jours. Chacun.e, à son niveau, a une petite lutte à mener et une petite victoire qui va avec.

C. C. : Quel conseil donnerais-tu aujourd’hui à une jeune fille ?
F. G. : Je lui dirais de ne pas avoir peur d’elle-même. Je fais partie de ces adolescentes qui ont vraiment grandi avec un manque d’assurance et beaucoup de complexes. C’est pourquoi je souhaite à tout le monde trouver de la force et de la détermination pour atteindre ses objectifs.

Pour devenir ambassadrices/eurs du projet Clean Your Cup vous pouvez vous rendre sur les liens suivent :

Facebook :
https://www.facebook.com/cleanyourcup/

Instagram :
https://www.instagram.com/cleanyourcup/

Le site internet :
www.cleanyourcup.com

Actuellement, Fanny Godebarge a organisé une cagnotte Tipeee, ci-dessous le lien pour contribuer à cette initiative :
https://www.tipeee.com/clean-your-cup


Un café avec Marie Mosser

Marie Mosser

Marie Mosser

 

Mots clés : femme et science, accouchement et fausse couche, maternité et création, la vie d’une comédienne.

Cristina Catalano : Tu es comédienne. Depuis 2013 tu fais partie de la compagnie de théâtre LAPS/équipe du matin. Pourrais-tu nous raconter votre projet pilier, la pièce Dérivée?

Marie Mosser : Dérivée aborde les stéréotypes liés aux femmes et aux sciences. Selon les statistiques, les femmes excellent dans les études scientifiques, sans pour autant occuper des postes et des métiers de chercheuses dans ce même domaine. Elles se contentent parfois de devenir professeurs du secondaire. L’association Femmes et mathématiques, fondée par Véronique Chauveau, a alors organisé des journées Filles et Maths : pendant toute une journée, des lycéennes et des collégiennes, se rendent dans des facultés de sciences pour rencontrer des femmes travaillant dans ce domaine. A cette occasion, pendant l’après-midi, nous jouons Dérivée. La pièce raconte le parcours d’Alice, une élève de Terminale S qui, malgré son potentiel dans les matières scientifiques, se heurtant aux stéréotypes de genre, perd confiance en elle.

Cristina Catalano : Elle ne s’autorise plus à être une femme dans la science : c’est souvent une question de légitimité, un sentiment qui s’empare de nous petit à petit et qui nous empêche d’occuper certaines places.

Marie Mosser : Complètement. Après avoir raconté cette histoire, nous passons à l’improvisation, au théâtre-forum. Il y a une meneuse de jeu sur le plateau qui interpelle le public d’élèves et leur demande ce qu’ils pensent d’Alice, de ce qui lui arrive. Il y a alors des suggestions, des suppositions, des interprétations qui surgissent, ce qui nous amène à inviter les élèves directement sur le plateau pour improviser, en jouant toutes ces nouvelles situations et en remplaçant les personnages.

Cristina Catalano : Se mettre à la place d’Alice est donc une manière de réfléchir à son (notre) être femme dans ce domaine, de prendre conscience de toutes les contraintes que cela comporte. Ce jeu permet d’expérimenter et de trouver des solutions face aux stéréotypes auxquels nous sommes constamment confrontés.

Marie Mosser : Nous n’avons pas besoin de livrer des messages, nous voulons plutôt faire évoluer le sentiment de légitimité des femmes. Cette prise de conscience murit directement avec et de par les élèves. Aujourd’hui, c’est la mentalité de nous femmes que nous devons transformer. C’est pourquoi nous jouons cette pièce dans l’enseignement secondaire et universitaire (et aussi devant des garçons, bien sûr !).

Cristina Catalano : J’aimerais que tu nous racontes la manière dont vous aménagez le travail au sein de votre compagnie. Votre approche considère les besoins de l’humain, les nécessités de la femme, sans qu’elles soient vécues comme un handicap. Notre être femme semble être pris en compte, écouté et vous vous y adaptez : l’inverse de ce qui se passe aujourd’hui dans le monde du travail et de la création.

Marie Mosser : LAPS/équipe du matin a été créé par Emilie Lambert. Dans cette compagnie les comédiennes ont des enfants ou sont actuellement enceintes…

Cristina Catalano : et elles ont des menstruations… (Je sourie).

Marie Mosser : Et ce n’est pas du tout incompatible avec la création ! Nous sommes à l’écoute de ces moments de la vie d’une femme, les emplois du temps de la compagnie sont aménagés afin de garantir ces besoins. Par exemple, nous tournons tous sur les rôles. Emilie (Lambert) veille à la possibilité de garantir du travail suite à un congé maternité. Même pendant la grossesse, nous travaillons ensemble pour empêcher l’exclusion. Nous nous consacrons à d’autres missions au sein de la compagnie, comme la diffusion ou la communication.

Cristina Catalano : Etre femme dans toute sa complexité, notamment dans sa dualité d’artiste et de mère. Il est donc possible d’adapter et modeler le travail, la création afin qu’on puisse être nous-mêmes, avec notre corps, nos hormones, nos capacités ?

Marie Mosser : Absolument ! D’ailleurs nous jouons enceintes presque jusqu’au sixième mois. A un moment, il a été question d’un projet de résidence d’écriture pour les comédiennes de la compagnie sur la relation entre le corps de la femme et la maternité.

Cristina Catalano : Tu me fais penser à tous les tabous liés à la maternité, comme les fausses couches, phénomène très répandu, complètement naturel et pourtant encore motif d’isolement pour beaucoup de femmes. Peut-être nous sommes encore apeurés par la figure de la sorcière, autrefois accusée de provoquer les fausses couches. Ou bien, plutôt que sorcières, il faudrait parler d’elles selon ce qu’elles étaient vraiment, des sages-femmes, des guérisseuses, les premières femmes médecins …

Marie Mosser : C’est vrai. Comme raconte le livre Sorcières, sages-femmes et infirmières. Une histoire des femmes soignantes de Barbara Ehrenreich et Deirdre English. Aujourd’hui, les femmes sont complétement dépossédées de leur accouchement. Nous avons la tendance à croire que l’accouchement se passe dans la douleur et qu’il faut donc s’en remettre au médecin (souvent homme !). En revanche, sauf dans certains cas problématiques, une femme est capable de gérer totalement son corps et la façon dont elle peut accueillir son enfant. Déjà accoucher allongée, avec les jambes écartées est une vraie hérésie : on devrait pouvoir avoir confiance dans notre corps de femme, l’écouter et se mettre dans la position la plus appropriée pour nous (qui est souvent debout, en suivant l’attraction gravitationnelle).

 

Cristina Catalano : Dans la littérature l’accouchement est souvent décrit soit tel un évènement poétique, religieux et mystique ou bien comme une catastrophe, un épisode lié à la mort (de la mère ou de l’enfant).

Marie Mosser : Exactement. Après la naissance de mon fils, j’ai participé à un atelier d’écriture initié par Isabelle Fruchart (autrice et comédienne), au CALM, la maison de naissance de Paris. J’ai rédigé un texte sur l’aventure de ma mise au monde, qui a été édité, avec ceux des autres participantes, dans un recueil qui s’appelle Calmement. Nous avons parlé de notre corps de femme, de nos expériences de femme et de mère.

Cristina Catalano : Pourrais-tu nous faire partager ton expérience d’artiste après la maternité ? As-tu vécu des changements au sein de ta création ?

Marie Mosser : Il y a eu un vrai changement dans la façon dont j’aborde mon métier de comédienne aujourd’hui. La maternité a densifié ma proposition artistique. Mon corps est l’outil de mon travail, avec mes émotions et mon vécu. Tout cela je l’assume, je le comprends plus en profondeur depuis ma grossesse. Pour mes rôles, ou pour tout autre travail de comédie, maintenant j’utilise mon corps de façon plus authentique. J’ai toujours eu l’impression de devoir bien faire. J’avais un côté bonne élève, qui voulait plaire. À présent, j’ai compris que se positionner ainsi, rechercher la perfection n’est pas la bonne attitude à avoir : la perfection n’est pas intéressante dans la création. Ce qui est captivant dans l’art est l’échec, le ratage… J’en reviens à mes fausses couches. Le corps est bien fait, l’échec de la grossesse (la fausse couche) est peut-être l’ouverture vers d’autres choses, vers d’autres possibles.

Cristina Catalano : J’ai l’impression qu’il y a souvent en nous femmes une petite fille qui veut toujours plaire, être regardée, être la bonne élève. Je vis avec ce paradoxe : la petite fille et la femme. Ma voix en est témoin : elle change et se fait douce, aimable quand la petite fille surgit. Le livre de Nancy Huston, Reflets dans un œil d’homme, que j’ai lu récemment, aborde justement la contradiction entre la femme libérée que nous incarnons (et revendiquons) et la réalité culturelle, l’image sociale de la femme au sein de la culture occidentale…

Marie Mosser : C’est drôle que tu parles de la voix. Après la maternité, ma voix s’est faite plus posée. Pourtant vouloir un enfant a été toujours une question délicate pour moi : quand j’avais 15 ans, j’ai décidé de ne pas me marier ni devenir mère car je voulais être comédienne. Pour moi la maternité était incompatible avec la femme qui réussit, la femme indépendante.

Cristina Catalano : Nous avons souvent une image de la femme qui nous devons être. Nous avons grandi dans un monde où les femmes sont cantonnées à des cases : si on est dans la case femme artiste, nous ne nous autorisons pas à être aussi dans la case mère.

Marie Mosser : C’est peut-être aussi pour cela que j’ai eu autant de fausses couches. Ensuite, j’ai eu le courage de prendre le risque d’être plusieurs choses à la fois (elle rit). Tu sais, un jour mon père m’a dit qu’il n’aurait jamais imaginé que je fasse un enfant, puisque pour lui, enfin je suppose, j’étais la fille qui a choisi la «voix» de l’art, de l’autonomie. Je dois avouer aussi avoir eu peur d’avoir une fille. Je craignais qu’elle puisse être mieux que moi, en tant que femme, même au niveau physique…

Cristina Catalano : C’est courageux d’admettre cette compétition, c’est souvent un tabou. Je crois qu’il y a aussi la peur du corps de sa propre fille. Un corps qui, malgré nous, va devenir un objet de séduction, voire de prostitution, un corps qui peut être violé, utilisé. Pour cela je reviens encore à Reflets dans un œil d’homme de Nancy Huston.

Cristina Catalano : Quels changements, à ton avis, faut-il apporter au monde du travail pour permettre aux femmes de vivre pleinement leurs rôles divers, en harmonie avec leur corps ?

Marie Mosser : Je pense qu’il faut surtout aménager la vie des hommes.

Cristina Catalano : Tu me fais penser à une collègue de bureau qui s’étonne que son médecin propose systématiquement le congé enfant malade à elle, la mère, et jamais au père. Il ne pose même pas la question, cela lui parait évident. Pourtant nous sommes à Paris, en 2017.

Marie Mosser : Oui. Et en même temps, si je cite aussi Nancy Huston, les hommes et les femmes ont des différences. Et c’est bien. Nous ne devrions pas non plus chercher à être sur tous les fronts, tout le temps. Le plus important pour nous femmes est d’avoir le choix.

Cristina Catalano : Je reviens à ta pratique dans le théâtre, à tes débuts. Raconte-nous ton devenir comédienne…

Marie Mosser : Je dois avouer avoir fantasmé parfois sur la rencontre avec « Le » metteur en scène, un homme, qui va te sublimer, qui va te porter. Je rêvais quelques fois sur cette relation de fidélité, à la fois amoureuse et platonique…

 

Cristina Catalano : Une relation presque paternelle. Je comprends bien cette sensation, ce paradoxe, entre la femme libre et réelle qui est en moi, pour laquelle je lutte, et l’image de la femme idéale qu’on m’a inculquée depuis mon enfance. Aujourd’hui, c’est notre responsabilité de prendre en charge, dans notre esprit, dans notre tête, cette émancipation. Se légitimer, s’autoriser cet affranchissement. Et ce n’est pas parce que cette place nous a été faite à travers la loi que c’est facile d’en disposer.

Marie Mosser : Oui, pendant longtemps j’ai souhaité cette relation au metteur en scène, telle une muse. J’aurais voulu être assez belle ou assez insipide pour être malléable, pour être fabriquée à l’image de la femme idéale, de l’actrice idéale (elle rit). Aujourd’hui, le metteur en scène, la créatrice avec qui je travaille dans la compagnie est une femme. Nous réalisons dans le partage, dans l’échange et dans l’égalité. Mais, je peux confesser, avec fierté, que je me suis faite toute seule.

Cristina Catalano : Voudrais-tu nous faire partager une anecdote, un souvenir ou une histoire liée à tes menstruations ?

Marie Mosser : Hum… quand je pense à mes règles, j’ai l’image de moi, adolescente, allongée sur le canapé, avec un horrible mal de reins (à cause de mes « trucs » donc !). A côté, il y a ma grand-mère qui repasse, à cette époque elle venait chez nous tous les mercredis pour nous aider à la maison…

***

A la suite de cette rencontre, Paola Daniele et moi même avons assisté à la pièce Dérivée. La solitude qu’entoure le personnage d’Alice est frappante, troublante : elle lutte contre les stéréotypes, des attitudes et des comportements, des hommes comme des femmes, qui perdurent malgré le mode de vie que les lois sont censées garantir aux femmes. La forme du théâtre-forum a donné la parole au public, notamment à des adolescents, des garçons, qui ont surgit proposant des alternatives. Cela m’a donné de l’espoir : il est peut-être vrai que nos mentalités changent. Le rôle de projets comme cette pièce est alors essentiel pour aménager cette évolution. Il est vrai aussi que, nonobstant les difficultés, nous, les femmes, devons prendre nos responsabilités pour apprendre à nous sentir à l’aise dans les places qui nous sont, enfin, laissées.

Pour plus d’informations sur la compagnie LAPS/équipe du matin https://www.lapsequipedumatin.com/