Séverine Delrieu

Au bord du passé

Parfois je te vois encore marcher
au bord de la prairie
Une jolie chanson sort de tes lèvres
avec sifflements et promesses.

Tu te diriges en chantant vers l’abîme
sans t’écarter du bord
tu avances vers une chose
et je redoute le moindre frémissement.

Je t’ai vue dans les cités sordides
dans les files d’attente des asiles
je t’ai vue sans verbe et malade

J’ai vu tes premières règles
à travers la nuit sans que t’importes
la douleur
j’ai vu ton sang de fille sans que t’importes leur silence
je t’ai vue a seize ans
lorsque tout était perdu
Et je ne t’ai pas quittée et toi non plus.

Parfois je sens encore sur mon épaule le bout de tes cheveux
je peux sentir tes jambes fines
inséparables des herbes et des soleils.

Et bien que les années passent

Je resterai avec toi

quand tout ne sera que démence
quand nos rêves et les aventures
seront figés
ton image se diluera et
je regarderai dans tes yeux le passé.

Parfois je rêve que Maria Josep
le regretté le doux
revient pour faire l’amour
une dernière fois

Nous sommes allongés
heureux quoique peut-être inquiets
nous ôtons délicatement nos vêtements
puis mon sang coule
Je ne sais comment
exactement comme avant :
Maria Josep
revient toujours mes jours de règles
dessiner sur son corps
avec mon sang
un sentier confus et magnétique
une sorte de peinture murale
qui brûle comme des braises.

M’étonne ce sang qui se souvient de fillettes
Et s’abat avant saison sur des paysages gris
M’étonne ce sang qui dérouille en rouge l’orteil et le bas ventre
M’étonne ce sang plat sans éclats puis atone
qui mange les braises des enfants aux seins beiges.
M’empoisonne ces premières douleurs sans comprendre
qui nous trace entre les jambes
M’empoisonne les malheureuses qui allument nos seins
Crissent ma poitrine et mes bras
par nos chairs sonores elles coulent
Et le corps de la femme à l’ossature de fille de bois
est repeinte en sourdine.
Nos sangs précoces depuis nos cheveux d’aigle
coulent sur la trame d’une peau blanche.
Elles coulent pour nous voir le sexe bandé
Comme des battues derrière un rideau de veines
Trop tôt les sangs suivent les battements de cils à la naissance
Elles coulent comme on oublie de vivre
délivrent nos seins qui durcissent et s’affolent
Elles coulent pour nous voir les jambes courtes
Elles coulent pour accueillir au centre de mon corps
Cette fente immobile aux grands yeux noirs.

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Maneggiami con cura, installazione danzata, Rialto Roma 2014

Une toute jeune fille
qu’on a enfermée hier
a le cœur percé d’aiguilles
Pourquoi est-elle prisonnière ?
Pour seul tort ou seul méfait
son sang bruni et splendide
va couler sur sept journées
La nature est invalide.
Elle hait l’humanité close
Elle hait tout ce qui réduit
Elle aime son œil feu et rose
Elle jure MORT aux abrutis !
Alors on voit une vague rouge
noyer l’armée des cent têtes
Elle serait Olympe de Gouges
contemplerait leurs squelettes.
Puis la jeunesse pleure et passe
lentement s’écoule son flot
dans la honte qui la terrasse
impuissante face aux bourreaux.
Elle n’est pas cette souillure !
ni vilaine impure ! Son sang
est quelqu’un, âme qui endure,
rivage enchanté et blanc.
La toute jeune fille
vous regarde tristement
sa douleur mortelle brille
dans un regard révoltant.

Elles sont nos fiancées blanches
dans leurs séjours de lys
Elles sont les flambeaux du Monde
La jeunesse sur nos cuisses.
Elles glissent avec délectation
rallumant nos avenirs
éteints, elles sont créations
quelque chose peut jaillir.
Un sourire devant nos yeux
Un parfum d’harmonie
Des airs gracieux
que rien ne flétrit.
Elles sont ces ruisseaux ombres
qui disparaîtront de leurs lits
et ne baigneront plus mes flancs sombres.
D’âges en âges, elles me deviendront jalousies.

Dans le calme absolu de la fin de semaine,
j’ai essayé jusqu’à l’aube,
de recenser les superstitions
croyances,
inventées par les hommes,
depuis des temps indéterminés,
au sujet des règles.
Au matin, entre mille cinq cents
idioties, la respiration se tord, tout s’arrête
sur ces destins crevés comme si leurs basses tueries
affaiblissaient encore
le corps.
Il est vrai que ce monde
où nous respirons mal,
fut pour beaucoup d’entre nous,
un monde de survie.
On a l’impression que des gens
nous connaissent mieux que nous même
et qu’ils veulent faire de nos vies
des fardeaux
qu’ils ont le goût de la dépendance au mal
qu’ils ont le goût des espaces inutiles
ou celui des chairs oppressées ou des corps effacés
à ranger dans de petites niches.
Qu’ils veulent nous faire retourner
vers la dernière heure
nous faire mener des vies
bizarrement tristes
qu’ils veulent glisser au-dessus de nos corps
et nous faire marcher dans leurs vies sans amour.
Qu’ils nous veulent chairs grises et obéissantes
qu’ils veulent nous faire accepter la mort.

La première fois que j’ai été réglée
comme certains le disent horriblement
cela s’est produit en fin de journée
et j’étais ignare en ce tremblement.
C’est certainement stupide ou risible
cependant personne n’avait pris le temps
de m’expliquer la coulée invisible
cet inéluctable et long saignement.
Si bien qu’inquiète, j’en fis part à mon père
qui sans expression convia son épouse
ma mère à la rescousse, qui fit Super !
à présent tu es une femme de Toulouse !
Quel choc ! Qu’est-ce que cela veut dire Femme ?
A douze ans, je ne suis qu’une petite fille !
je pense à danser, chanter, jouer du tam-tam
Tu pourrais avoir des enfants madame…
Mon corps s’est resserré dans sa coquille
L’abjecte vie vivait dans ma culotte
Je n’étais plus qu’une enfant sans famille
il y avait des gens, de la camelote.
Il y a tant d’époques de haine, de bêtises.
D’obscurité, de vide, de paroles imbéciles.
Le Monde m’angoisse, son absence d’analyse
Tout cela en moi n’est pas si facile.

Ceci est leur sang, 2014

Séverine Delrieu,  poète et écrivaine